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La nuit reste un monde à part. Si la généralisation de l'éclairage public, depuis la fin du XIXe siècle, a radicalement modifié sa perception – au moins dans les villes, elle n'en demeure pas moins singulière, un temps où la plupart des gens dorment, et où ceux qui ne dorment pas se retrouvent, par leur travail ou leurs activités, en marge du reste de la société.

par Florence Pillet

Ce lundi 2 février, j'ai vécu une des mes meilleures expériences de la nuit, en allant visiter, seule et à vélo, l'exposition Picasso et les maîtres au Grand Palais. A 4h du matin, la neige tombait et la demie heure de vélo a été un moment hors du temps, alors que je marquais mon chemin sur le sol vierge d'un Paris sous la ouate. Une fois dans les salles, il aurait pu être n'importe quelle heure de la journée vue l'affluence, et seuls quelques détails rappelaient que le métro ne circulait pas encore : les bâillements et les réflexions endormies des visiteurs, trois femmes en robes de bal et le calme surréaliste qui régnait devant les œuvres. Vivre la nuit est pour la plupart d'entre nous une chose rare, un temps arraché au sommeil qui reste exceptionnel, comme un moment volé au cycle des heures qui se répètent de jour en jour...

Ce numéro 9 d'EDIT: La Nuit / The Night présente les travaux de différents artistes, photographes pour la plupart, qui se partagent principalement entre deux visions de la nuit : l'une apaisée et tranquille, l'autre plus sombre et un peu angoissante. Ils ont pour point commun de ne pas prendre comme sujet l'activité nocturne, sujet récurrent de l'histoire de la photographie, souvent teintée de mystère et de scandale (on pensera au Brassaï de "Paris la nuit", à Weegee, ou à Nan Goldin) mais de photographier la nuit en face à face, en s'attachant à décrire comment les paysages et les choses sont transformés par l'absence du soleil et la rareté des humains.

L'essai de Lise Pannier de Belle Chasse décrit le travail du plasticien vidéaste Michael Roy, glaneur d'images du quotidien, nocturnes le plus souvent, montées sans narration ni fil conducteur si ce n'est celui de la chronologie, dans des films qui sont comme un rêve éveillé qu'il nous fait partager. EDIT: parle finalement rarement de cinéma, aussi nous sommes particulièrement heureux de présenter un essai de Pierre Antonelli qui analyse le film de James Gray "La nuit nous appartient".

Sandra Doublet s'entretient avec Marie Shek, commissaire de l'exposition "les Promenades Insomniaques" qui s'est déroulée cet été au Passage de Retz, où la nuit entre songe et insomnie accompagne et inspire les artistes, réveillant l'inconscient ; la psychanalyse rejoint l'art contemporain dans une vision nocturne ouvrant la porte à des angoisses et des désirs qui s'évanouissent une fois le soleil levé.

Saskia Ooms a rencontré la photographe MJ Sharp aux États-Unis. Elle photographie les banlieues résidentielles américaines à l'heure où tout dort. Elle parvient, par des poses longues, à réintroduire la lumière dans des images aux couleurs de plateau de cinéma et pose le voile du fantastique sur des lieux qui sont transfigurés par rapport à la vision en plein jour. Beatrice Rosseto présente le travail du photographe et vidéaste Remy Marlot centré sur la nuit et le rêve. De la série de photographies aux négatifs inversés "Black Houses" ou de la promenade nocturne de la vidéo "Estrella" se dégagent une étrange inquiétude, celle d'un espace-temps ambigu, d'un entre-deux.

EDIT: se veut une vitrine pour le travail des jeunes artistes, présentée dans la rubrique in:edit par Christiane Rückert, la photographe Elodie Laleuf, se promène dans une nuit calme et silencieuse, loin de l'image glauque ou inquiétante qu'on s'en fait habituellement. Ses images de lieux devant lesquels on passe sans s'arrêter en plein jour nous dévoilent "comment les choses sont la nuit, comment elles ont l'air changées, et finalement nous déplacent."

Pour la rubrique publication, Manola Antonioli nous présente l'ouvrage de la philosophe Baldine Saint Girons "Les marges de la nuit" qui étudie le rapport que les artistes entretiennent avec l'obscurité et les implications esthétiques, poétiques et philosophiques de cette vision nocturne, du Caravage à Brassaï. Julien Voinot revient, lui, sur la réédition des cinq premiers numéros de la revue de photographies "Record" créée en 1972 par le photographe japonais Daido Moriyama, récemment exposé par la fondation Cartier pour l'art contemporain, et en profite pour rappeler sur le travail d'édition de cet artiste qui photographie le Japon urbain dans un noir et blanc grainé et des cadrages inédits.

Nous vous souhaitons une très bonne lecture de ce numéro, à la lumière du jour ou au cœur de la nuit...
 

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