EDIT:
 

par Beatrice Rossetto

Dans nos habitudes, l’Autre est une entité physiquement ou culturellement distante et l’altérité une différence et source de difficultés. « L’étranger » de Camus est un des exemples les plus efficaces : le protagoniste, Meursault, est en effet incapable de s’adapter aux règles morales de la société, refuse de jouer le jeu, comme le dit Camus, et il est condamné à mort pour cette faute.
À vouloir se plonger encore dans la littérature, l’Autre est aussi l’instrument indispensable dans la quête de soi, dans le chemin périlleux où le « qui suis-je ? » nous entraîne. Certains auteurs s’y sont perdus, comme le témoigne la folie géniale de Nerval qui, en bas de son portrait photographique avait écrit de sa propre main « Je suis l’autre » (1). Ils lui font écho le « Je est un autre » de Rimbaud et, plus tard, « Un, personne et cent mille » de Pirandello, tous les deux affirmant que l’identité de chacun est continuellement en devenir, elle meurt et renaît à chaque instant pour devenir un Autre. La distance entre le soi et les autres est fragile et arbitraire : « Je fus obsédé par l’idée désespérée d’aller à la poursuite de cet étranger qui était en moi et qui me fuyait ; que je ne pouvais immobiliser devant une glace, parce qu’aussitôt il devenait le Moi qui m’était familier ; de cet être qui vivait pour les autres et qui me demeurait inconnu, qu’eux voyaient vivre, moi pas. J’aspirais, moi aussi, à le voir et à le connaître tel qu’il leur apparaissait. » (2)
Les propositions qui se sont spontanément fait place pour ce numéro d’EDIT: se situent dans cette dynamique et s’appuient sur l’idée que la compréhension de soi doit passer par une recherche sur l’Autre. Sans vouloir renoncer à voir une richesse dans l’altérité, les textes de ce numéro se questionnent toutefois sur comment poser la problématique sans tomber dans un optimisme naïf ou une vision exotique de l’Autre.
Pascal Génot approche les problématiques – de nature éthique, esthétique et politique – liées au cinéma en tant que patrimoine culturel de minorités et notamment à la réaction de ces dernières à se voir dit « Autre ».
En nous proposant une critique de l’exposition « Animal », actuellement au Musée Dapper à Paris, Sandra Doublet problématise la présentation des œuvres d’art extra-européennes.
Hédia Chaouche et Kinga Grzech dialoguent sur la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration, inaugurée en sourdine en octobre 2007. Filles elles-mêmes de l’immigration en France et travaillant dans la muséologie, elles nous livrent leur point de vue privilégié d’observateur observé.
Entre le réel et le virtuel, « Traverses, livre voyageur » est une invitation à la transmission des expériences et à la rencontre avec l’Autre. Margherita Balzerani et Karen Guillorel nous en expliquent la démarche.
Dans la section portfolio, trois artistes, Manuela Böhme, Agnès Pataux et Isabelle Ricq, nous font découvrir les pays où elles ont séjourné et auxquels elles sont liées chacune pour des raisons différentes. Manuela Böhme retourne à sa ville natale, Magdeburg, revisite les lieux et les personnes de son enfance. « 14 » est une série touchante à la recherche de ses racines.
Agnès Pataux a séjourné à plusieurs reprises en Irlande et au Pays Dogon. Les photographies qu’elle a réalisées de ces endroits si différentes pourtant se ressemblent et témoignent de l’unité de son regard. Le portrait de l’Autre se compose de paysages et personnes et, surtout, du regard de l’auteur. En suivant les traces de Wallace, scientifique du XIXe siècle, et en reprenant son idée séduisante de l'existence d'un 6e continent en Indonésie, Isabelle Ricq célèbre dans ses photographies la richesse et la beauté des îles indonésiennes.

Comme à chaque numéro, vous trouverez dans la rubrique In:Edit la présentation d’un artiste que nous souhaitons promouvoir : Stéphane C. nous a intrigué pour ses images en noir et blanc, mystérieuses et aux paysages évanescents.

Ce numéro est un moment de passage pour EDIT:. Une réorganisation interne au comité de lecture et la création du blog nous ont encouragé à modifier la ligne de la revue et passer d’une édition trimestrielle à une édition semestrielle. Dès le prochain numéro, EDIT: accueillera des textes plus critiques. Le blog, qui sert déjà aux billets et aux critiques liées à l’actualité, deviendra un outil pour suivre les artistes déjà présentés par la revue.

Nous vous souhaitons une bonne lecture de ce numéro d’EDIT: et vous donnons rendez-vous à l’automne pour la prochaine édition !
 

Notes

(1) Merci à Gérard Macé d’avoir écrit sa critique à Nerval : « Je suis l’autre », Gallimard, 2007.
(2) Luigi Pirandello, « Un, personne et cent mille », Gallimard, 1930 (pour la traduction française).
 

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Le lancement du numéro 8 d’EDIT: aura lieu au Bétonsalon, le mardi 8 avril à partir de 19h30.
Bétonsalon
Centre d'art et de recherche / Art and research centre
47-51 quai Panhard et Levassor
Esplanade des Grands Moulins
Rez-de-chaussée de la Halle aux Farines
75013 Paris
M° ou / or RER Bibliothèque François Mitterrand
ouvert du mardi au samedi de 12h à 21h / entrée libre / open from Tuesday to Saturday from 12 to 9pm / free entrance
www.betonsalon.net / contact : info@betonsalon.net / +33.(0)1.45.84.17.56
 

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