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Quatre photographes – Céline Clanet, François Deladerrière, Géraldine Lay, Geoffroy Mathieu – se regroupent autour d’un projet commun qu’ils ont appelé Un mince vernis de réalité. Ils ne sont pas membres d’un collectif ou d’une agence, mais un de leurs points communs est de s’être connus à l’École Nationale Supérieure de la Photographie à Arles (ENSP). Ce projet a d’abord pris la forme d’une exposition collective qui a voyagé en France – à Marseille fin 2003, à Paris début 2004 et à Arles lors des Voies Off la même année – pour aboutir en un coffret de quatre petits livres édités chez Filigranes Éditions et parus en 2005. J’ai rencontré Céline Clanet pour qu’elle me retrace le récit de cette aventure photographique.

par Chung-Leng Tran

Corrigé par Nicolas Marailhac

Clanet Céline, Deladerrière François, Lay Géraldine, Geoffroy Mathieu (photographies), Poivert Michel (texte)
« Un mince vernis de réalité », Éditions Filigranes, Paris, 2005.

La naissance du projet

« Cette série qui s’est construite progressivement correspond à une partie de ma vie où j’ai énormément voyagé, où j’avais des formes nouvelles sous les yeux très régulièrement. J’ai voyagé sur quatre continents pendant deux ans, j’étais sur des lieux très différents en très peu de temps et cela m’a beaucoup stimulée. Dans la plupart de nos photographies, il y a énormément de voyage. Les autres ont peut-être voyagé moins loin que moi, mais ça correspond à des moments où nous étions beaucoup en mouvement et où nous avons été amenés à réaliser beaucoup d’images, pas seulement des images du quotidien, mais aussi des images de voyage ou de moments un peu exceptionnels. Nos séries se sont forgées au fur et à mesure car ça n’a pas de sujet prédéfini. Il n’y a pas eu de volonté au départ de construire une série. Les images ont formé une série très progressivement. »

Les quatre photographes se sont revus il y a trois ans et chacun a regardé les nouvelles images des autres. « Nous nous sommes alors rendus compte que nous avions tous les quatre quelque chose en commun dans nos images, dans la forme, dans le rapport au monde, une façon de photographier assez particulière. Nous avons alors pensé qu’il serait assez cohérent de les montrer ensemble car elles sont d’une part assez différentes pour qu’elles ne s’annulent pas entre elles et d’autre part assez similaires pour que ça prenne du sens de les proposer ainsi. Au fur et à mesure que nous nous les montrions, chacun voyait la progression du travail de l’autre, mais ce n’est pas un travail que nous faisions ensemble. C’est un travail que nous avons fait parallèlement tous les quatre. » Ils décident alors d’organiser une exposition collective en contactant Charlotte Devanz de l’Atelier De Visu à Marseille en 2003 avec comme titre de projet Un mince vernis de réalité. « Géraldine et François sont arrivés un jour avec ce texte de Nabokov, La transparence des choses. Il me semble que c’est moi qui ai proposé que cette phrase tirée du texte devienne le titre du projet. C’est un titre à la fois très visuel, et assez ouvert pour qu’il n’enferme pas les images dans une lecture trop dirigée. Le texte de Nabokov en lui-même évoque très bien l’état d’esprit qui habite nos images, cette « tension » du réel que l’on doit faire attention « de ne pas briser »… »
 

La rencontre avec Michel Poivert

« Michel Poivert est un historien de la photographie assez jeune dans un milieu où les gens qui écrivent sur la photo et les gens qui décident sont d’une autre génération. Il venait d’écrire un livre sur la photographie où il parlait de « poétique documentaire ». Il défendait cette nouvelle forme de la photographie. Nous ne sommes pas les seuls à faire ce type de photographie. On retrouve ces formes, cette vacuité dans les images, le faible nombre d’éléments qui les composent, une façon de cadrer, une manière de parler du monde chez d’autres photographes et notamment dans plusieurs travaux des derniers diplômés de l’ENSP. Poivert a été l’un des premiers à avoir parlé et défendu ce type de regards-là. Nous nous sommes sentis proches de ses textes. Il a regardé nos images et a accepté très gentiment d’écrire pour nous. »
 

Une photographie dans l’air du temps

« Ce n’est pas une photographie qui vient de nulle part. Nous avons digéré des inspirations communes. Ce qui nous rassemblait au départ, c’était une certaine histoire de la photographie (William Eggleston, Stephen Shore, Philip Lorca DiCorcia, toute l’école de Yale, Christophe Bourguedieu…). C’est ce qui nous a marqué tous les quatre. »

« Poivert emploie l’expression « inconscient prosaïque » pour parler de nos quatre travaux. Quand il parle d’inconscient, il parle de ce mouvement que nous avons eu tous les quatre sans se concerter à faire ces images-là, à avoir ce rapport aux choses de cette manière-là. Nos images sont des choses très concrètes, très nettes, c’est fait d’une manière que le documentaire pourrait s’approprier, mais notre histoire n’est pas un document. Souvent nos images n’ont qu’un sujet ou qu’un objet. Les éléments sont souvent pris comme des portraits dans une approche épurée. »

« Ce n’est pas un hasard si nous avons fait tous les quatre ces images après être sortis de l’école, exactement à la même période, sans se le dire et qu’elles soient de même nature. Nous ne nous donnions pas le droit de faire ces images-là à l’école, de la poésie, de la « prose visuelle » comme l’écrit Poivert. C’était la vague du documentaire à l’époque où nous y étions (fin des années 1990). Les images devaient souvent se justifier d’un point de vue documentaire, à la limite de l’engagement politique. Dans ma promotion, il y avait peu de travaux simplement beaux et où la photographie était un outil poétique. Le fait d’avoir réalisé ce travail-là m’a, pour ma part, « libérée » au fur et à mesure que je le produisais. »
 

La conception du coffret

« L’idée de départ était de monter une exposition, mais il nous semblait normal que la finalité du projet soit un livre. C’est la plupart du temps ce qu’un photographe souhaite. Nous voulions garder une trace de cette union, de ces travaux. L’exposition est, contrairement au livre, éphémère. De plus, l’exposition initiale s’est déroulée à Marseille, à l’Atelier De Visu, où il y a certes un public pour la photographie, mais moins large et vaste qu’à Paris. Après avoir fait tourner l’exposition à Paris et à Arles, l’idée d’en faire un livre nous est venue. Nous avons proposé à Patrick Le Bescont de Filigranes l’idée d’un seul livre contenant toutes les images à la suite. C’est Patrick qui nous a suggéré de faire quatre travaux séparés parce que nous montrons toujours nos images séparément. Les images ne se mélangent pas entre elles. Ce sont quatre regards liés, mais qui ont chacun leur singularité. Le fait d’avoir un coffret avec quatre livres séparés nous paraissait juste par rapport à l’accrochage de nos expos, à la façon dont nous avions pensé le projet, au fait de n’avoir jamais fait les images ensemble. C’était quatre projets distincts au départ et cela a été conservé dans l’édition. »

« Nous avons pensé toute la mise en page de la même manière que nous pensions l’accrochage dans les lieux où nous exposions. Filigranes est arrivé avec un modèle que chacun a adapté à son travail. La mise en page de chaque livre est faite par le photographe lui-même avec néanmoins la contrainte du nombre de pages (30), d’un format donné pour des questions de coûts. À l’intérieur de ça, chacun a pu ordonner ses images comme il le souhaitait. Patrick a été très ouvert à ce sujet, il nous a fait confiance. »

« Pour trois d’entre nous, c’était la première fois que nous éditions un livre photographique. François avait déjà sorti un livre en noir et blanc . C’était rassurant de le faire ensemble. C’est un projet qui a été très prenant. Il était difficile d’avoir du recul et il y avait une forte dimension affective. Le fait de l’avoir réalisé à quatre a pu permettre de diluer les responsabilités. Nous étions contents de le faire ensemble. Cela va nous manquer de ne pas faire de projet à quatre à présent car c’est très stimulant de travailler à plusieurs dans un milieu où l’on travaille plutôt seul. Le milieu de la photographie est petit et il y a de plus en plus de photographes avec peu de moyens d’être diffusé et reconnu. Nous aimerions maintenant nous lier sur d’autres projets, dès le départ. »

« Pour moi, le projet s’était arrêté à une quinzaine d’images, mais les autres continuaient. J’ai peu photographié, eux étaient plus productifs. Le livre était une manière d’en terminer. Non pas que nous étions lassés, mais il faut à un moment arrêter les choses pour qu’elles prennent du sens et cela a été le rôle du livre. »
 

Ce que les trois autres photographes retiennent de l’expérience « Un mince vernis de réalité »

François Deladerrière : « À un moment, sous l'impulsion de Geoffroy Mathieu, nous avons décidé de regrouper nos travaux photographiques en cours. Pour aller à la recherche de lieux d'exposition, pour élaborer nos publications, pour justifier le fait de se présenter dans une démarche commune, il a fallu réfléchir ensemble au sens de notre pratique. Nous avons beaucoup lu, beaucoup parlé de notre travail entre nous. Nous nous sommes posés la question de notre place dans le champ de la photographie contemporaine, de nos points communs autant que de ce qui nous différencie. C'est cela que je retiens en premier : passer d'une démarche intuitive et sensible à une étape plus réflexive. Notre façon de photographier n'est pas conceptuelle, elle émane simplement de notre rapport au monde. Ces photographies retranscrivent nos visions de ce qu'est pour chacun de nous le réel.
Cette démarche collective m'a permis de mieux comprendre ce que je cherchais, de voir les spécificités de mon regard, d'affiner mes choix, de légitimer ma pratique au sein d'un groupe, bien que nous ne nous soyons jamais considérés comme un collectif. Notre expérience nous a probablement fait gagner beaucoup de temps, comme notre passage au sein de l'ENSP avait pu être pour nous un accélérateur. Enfin, nous avons tous gagné en lisibilité. Nous avons pu montrer, exposer et publier nos images sans doute plus et mieux que nous ne l'aurions fait seuls. »

Géraldine Lay : « Le travail de réflexion que nous avons mené ensemble sur nos photographies nous a donné confiance et c'est sûrement ce qui nous a aidé à aller le présenter et à le défendre. L'autre aspect important de notre aventure, c'est de ne pas s'y être enfermé. Nos photographies existaient avant le projet de les montrer ensemble et nous avons continué après chacun de notre côté. Ce n'est pas un collectif mais bien une envie de parler et de défendre une pratique particulière de la photographie. »

Geoffroy Mathieu : « Dans un premier temps je suis tout à fait d’accord avec mes camarades, un mince vernis nous a permis de confronter, de trouver des interlocuteurs, de réfléchir ensemble. D’autant plus que nos travaux se situaient dans des interstices de la photographie et ne se définissaient (au début) que par la négative : pas du reportage, pas de la narration, pas du documentaire, etc. Nous étions tous les 4 face à des séries en construction qui nous semblaient difficiles à nommer. La réflexion commune nous a permis de nous situer, de nous orienter.
En fait à 4 nous nous sentions plus forts et plus sûrs de nous, mais une difficile question se posait : pourquoi nous montrer ensemble ? La réponse la plus simple fut la bonne : parce que nous avions la même approche du réel, une distance commune.
Moi, contrairement aux autres, j’ai toujours trouvé qu’il y avait dans notre aventure quelque chose de revendicatif et d’un positionnement par rapport à la photographie contemporaine. Nous ne voulions pas de formats immenses, nous cherchions à ce que chaque image soit forte indépendamment des autres et donc les séries se devaient d’être concises, mais avant tout nous avions un grand respect pour les images et ne voulions pas accepter une image si elle n’était pas indispensable. Je crois que nous nous sommes aussi réunis sur une même exigence vis-à-vis des photographies (les nôtres et celles des autres). »
 

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Site de Un mince vernis de réalité :
unmincevernisderealite.com

Site personnel de Céline Clanet :
celinette.com

Site des Éditions Filigranes :
www.filigranes.com
 

© Céline Clanet
 

© Céline Clanet
 

© Géraldine Lay
 

© Géraldine Lay
 

© François Deladerrière
 

© François Deladerrière
 

© Geoffroy Mathieu
 

© Geoffroy Mathieu
 

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