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par Karen Guillorel & Margherita Balzerani

C’est ainsi que démarre l’expérience Traverses, livre voyageur (1), née d’un voyage à pied effectué en 2006 de Paris à Istanbul (2).

Il s'agit d'une œuvre ouverte qui s’illustre dans les sphères numériques tout autant que dans le réel. Elle s'y matérialise à travers un ouvrage non marchand en plusieurs tomes dédié à l'échange. Le destin de chacun de ces exemplaires imprimés est de vagabonder à la surface de la planète, de mains en mains. Fruit de différents médias, Traverses, livre voyageur devient un vecteur de transmission, de diffusion, de réflexion. Expérience créative et contributive, elle se propose d'être un premier pas vers l’autre.

Ce n’est donc pas un hasard si le premier tome (3) était une invitation au voyage dans sa thématique. Le tome qui lui succède porte quant à lui sur «l'autre» et il sera uniquement composé d'images. De l’avatar dans les mondes numériques au clandestin dans le monde réel, de celui qui nous est étranger en amour au migrant géographique, il suscite chez nous un sentiment d’étrangeté, parfois même de la passion. L’autre, celui que l’on ne connaît pas, nous attire et parfois nous le rejetons. Mais c’est l’autre aussi qui fait voyager Traverses, c’est l’autre qui lui donne une existence, un sens, qui le rend à la fois unique et le met à la portée de tous.

En effet, chacun des livres de cette expérience sortent des presses de l’imprimerie, indistinguables l’un de l’autre. Le nom imaginaire qui leur est apposé leur permet de sortir de l'état de clone et de devenir des entités possédant une vie propre. Car les ouvrages sont baptisés aléatoirement et portent leur nom en quatrième de couverture.

Les livres vont d’autant plus se différencier qu’ils auront tous un chemin, une vie différente : les lecteurs sont invités à y laisser une trace personnelle, dessin ou texte, les rendant d’autant plus vivants.
 

Le lien à l’autre : le passeur.

Comment les ouvrages arrivent-ils entre les mains de tout un chacun ? Au début du cycle de vie de chacun des ouvrages se trouve l’initiateur de sa mise en liberté. On l’appelle «passeur». Seront appelés « passeurs » toutes personnes participant à la circulation des ouvrages. Ils sont à la fois guides et garants de la transmission orale du message qui sous-tend Traverses « Lis ce livre, participe à sa mémoire et transmets-le ». Ce pacte de succession a pour but d’écarter le désir de possession de l’ouvrage pour que son voyage continue. Comparable au Stalker (4), le passeur accomplit aussi l’acte d’introduction à l’expérience, construite sur l'invitation à imaginer « autre chose », quitte à être partie prenante d'une utopie.

«On m’a très souvent demandé ce que représentait cette Zone. Il n’y a qu’une seule réponse à donner : la Zone n’existe pas. C’est le Stalker lui-même qui a inventé sa Zone. Il l’a créée pour pouvoir y emmener quelques personnes très malheureuses et leur imposer l’idée d’un espoir. La chambre des désirs est également une création du Stalker, une provocation de plus face au monde matériel. Cette provocation, construite dans l’esprit du Stalker, correspond à un acte de foi. » (5)

Parmi les passeurs, certains emportent des exemplaires de Traverses durant un voyage de plusieurs mois pour assurer sa diffusion de manière géographique et numérique. Ils sont appelés troubadours électroniques (6). Les XIIème et XIIIème siècle voient un nouveau genre de poètes et poétesses enchanter les cours seigneuriales du Midi de la France (7). Ces troubadours électroniques sont leurs descendants, d'où le néologisme e-troubadour, terme initié par Marc Pestka (8) dans les années 90. A la différence des troubadours d'antan qui allaient de cour en cour, les e-troubadours s'inscrivent dans une démarche sociale honorant chacun, quel que soit son statut social, voire ils favorisent la culture ancrée dans la rue. Passeurs saltimbanques, ils sont garants de la diffusion de Traverses, livre voyageur, partout géographiquement et socialement, de son ancrage « héroïque » dans le monde en réalisant volontairement une jonction entre les mondes réel et virtuel. La dimension orale accompagnant la transmission des ouvrages se déploie et se déplie au travers des rues jusqu’aux sphères électroniques : les e-troubadours se refusent en effet à opposer les mondes virtuel et réel, les considérant comme complémentaires – pour eux, ils sont l’émanation l’un de l’autre. La première des équipées des E-troubadours a lieu cet été de juin à octobre 2008 de l'ancien bord du monde médiéval à Fisterra (Espagne) jusqu'à Amsterdam (Pays-Bas) : Karen Guillorel et Vincent Radix traverseront cette partie de l'Europe à pied durant 2750 kilomètres, accompagnés de deux ânes portant les ouvrages qu'ils échangeront avec voyageurs et locaux. Une fois par semaine, ils interviendront sur Second Life dans le cadre d'événements numériques dédié à la rencontre de l'autre et de découvertes littéraires.

Ne pourrait-on alors pas définir Traverses comme un métaverse (9) à lui seul ? L'expérience existe malgré elle, l'ouvrage continuant son voyage à outrance, et est persistante hors de la nécessité. Elle peut être définie comme “persistante” parce qu'elle est un « espace constitué d’objets et de relations sociales, continuellement redéfinis par ses résidents » (10)

Traverses participe aussi à cette interrogation d'actualité dans le monde de l'édition : qu'est-ce qu’un livre ? Est-ce que le livre est l’objet ou son contenu ? (11) Ou les deux ? Mais aussi : est-ce son lectorat qui le définit comme tel ou son existence dans le schéma commercial (12) ?

Peut-être que cette expérience éditoriale ouvre un schéma nouveau d'échange de livres comparable aux mouvements de partage liés à la mise en réseau (13). Les expériences d'échanges de livres ne sont pourtant pas nouvelles : les bibliothèques existent depuis fort longtemps. Sont apparus ces dernières années les phénomènes de bookcrossing et de passe-livre, ainsi que les échanges de livres entre routards, témoins d'une véritable réflexion autour de l'invitation à la lecture et d'une société mobile et dynamique en matière de déplacements. Alors si l'expérience collaborative de Traverses, livre voyageur, est dans la lignée des mouvements évoqués, sa valeur ajoutée réside dans la participation de l'autre à son contenu éditorial et par conséquent dans l'expression de talents sans velléités commerciales.
 

Traverses, une œuvre ouverte à l’entropie.

Cet ouvrage cristallise symboliquement le fait de surmonter le choc culturel lié à l'Autre et d'aller de l'avant. Traverses est alors une œuvre publique et pourrait être comparée métaphoriquement à une « agora ». Sa diffusion par le biais de manifestations qui lui sont dédiées, des « passages » qui ont lieu pour la plupart dans des endroits publics comme les salons, librairies, galeries, mais aussi des bars, des universités, la rue et dans les mondes virtuels comme Second life, est cohérente avec cette démarche. Traverses, livre voyageur utilise littéralement les lecteurs pour se déplacer. Et par son aspect protéiforme, cette oeuvre ouverte se rend organique et réceptacle d’entropie : elle prévoit que son existence soit exposée à une érosion naturelle, à un destin de disparition physique immatérielle. Sa forme dernière est bien davantage que celle d’un « cadavre exquis », elle est peut-être aussi celle d'un palimpseste, dont les couches successives sont témoins de son parcours, et inscrit alors l'expérience dans l'idée d'héritage et de filiation.
 

Notes

(1) traverses-lelivre.com
(2) Ce voyage réalisé à pied et à vélo sur 6500 km avait pour objet la rencontre de l'autre selon une logique de chemins de traverses tout autant géographiques que sociaux, métaphoriquement et concrètement comme raccourcis permettant d'aller plus vite droit au but.
(3) Sorti le 18 octobre 2007 dans sa version imprimée à 2000 exemplaires.
(4) Andréï Tarkovsky, Stalker, 1979, URSS.
(5) Andreï Tarkovski interviewé par Laurence Cossé pour France Culture.
(6) Du 15 juin au 15 septembre 2008, Vincent Radix et Karen Guillorel partent à pied du finistère espagnol jusqu'à Amsterdam, transmettre et échanger Traverses avec une bibliothèque itinérante de 200 ouvrages permanents portés à dos d'âne. Leur voyage est ponctué d'événements, d'invitations à la lecture et à la création à la fois dans les lieux culturels sur leur chemin européen, et au sein de Second Life.
(7) Ils sont aussi acrobates, chanteurs et aventuriers, parfois espions. Le plus souvent, les troubadours sont d’origine humble, tandis que les trobairitz, leurs homologues féminins, sont de naissance noble.
(8) Marc Petska, se faisait appeler alors e-troubadour Marco, s'inscrivant volontairement dans une démarche de poésie cyberpunk et multimédia, avec les interrogations inhérentes à la diffusion libre des œuvres - copyleft et/ou licence art libre.
(9) Il s'agit d'une traduction du terme anglais metaverse, issu du roman Snow crash (Le Samouraï virtuel en français). Ce roman décrivant un univers 3D immersif a été écrit par Neal Stephenson en 1992.
(10) Edit n°7, The game/Le Jeu, Une deuxième vie en un double click : Second life, entre dérive identitaire et quête de l'immortalité par Margherita Balzerani & Serge Tisseron.
(11) Marshall McLuhan dans Comprendre les média en 1968 est porteur du discours suivant : « Le message, c'est le média.»
(12) Par trois fois des responsables des aides du Centre National du Livre se sont refusés à accepter qu'un dossier sur l'expérience Traverses puisse être présenté en commission, sans pour autant préciser à quelles aides il pouvait prétendre. Les réponses ont été : il ne s'agit pas d'un ouvrage marchand. Quant à la DRAC Île de France, elle a tout bonnement invité les responsables à s'adresser au... Centre National du Livre.
(13) On qualifie de web 2.0 l'ensemble des interfaces qui permettent aux internautes d'éditer des contenus bien à eux et de les partager avec les autres internautes, selon un effet d' « intelligence collective ». Le futur web 3.0 est supposé renforcer ces effets collaboratifs en ajoutant dans la boucle entre autre de nouveaux terminaux (mobiles), les univers virtuels mais est aussi supposé sémantiser la toile.
 

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traverses-lelivre.com

Remerciements à Laurent Bramardi, Vincent Radix, Benjamin Nguyen, Marie-Aude Matignon, Mareike Post, Yann Minh, Thierry Falcoz, Marine Leconte, Marc Petska et Yan Babilliot.

Margherita Balzerani est responsable éditoriale du Tome I de Traverses, Livre voyageur.
Karen Guillorel est initiatrice et réalisatrice du projet Traverses, Livre voyageur.
 

Campagne réalisée par Marc Dacunha Lopez pour Traverses, livre voyageur – 2008
 

Traverses, livre voyageur. Quatrième de couverture.
 

Image tirée de Stalker, film d'Andréï Tarkovsky, 1979, URSS.
 

Image réalisée par le réaiisateur lors du tournage de Stalker, film d'Andréï Tarkovsky, 1979, URSS.
 

La page accueil du site Internet de Traverses au 6 avril 2008.
 

Capture d'écran de la galerie Traverses sur Second Life.
 

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