EDIT:
 

Etienne Clément est né en 1965. Il vit et travaille à Londres et à Paris.

Dans ses images peuplées de figurines en plastique, il combine la photographie et la maquette pour inventer de nouvelles histoires imaginaires, qui placent les personnages dans des endroits souvent inattendus. Si certaines images semblent matérialiser le monde fantastique que l'enfant crée par le jeu et soulignent la dimension héroïque du jouet, d’autres perdent ce côté naïf pour suggérer une interprétation ironique de l’actualité et de l’histoire.

La mise en scène du portrait traditionnel, le sujet posant devant un arrière-plan artificiel, est inversée : le fond peint est remplacé par une photographie, souvent d’un endroit vide et abandonné, et la personne disparaît, pour laisser sa place à des produits de masse auxquels l’artiste donne une nouvelle existence. Le titre des trois premières séries, « Toy Stories », suggère en effet une vie parallèle et autonome à celle que le marché a donnée à ces figurines. La composition se joue ici sur deux niveaux : celui du fond et celui du personnage. Dans sa dernière série, « Wendy’s World », Etienne Clément travaille avec des espaces plus ouverts, combine plusieurs personnages et introduit un observateur externe : la Wendy naïf et rêveuse de Peter Pan devient ici alter ego de l’artiste.

La carrière artistique d’Etienne Clément commence en 1996, avec une première exposition personnelle à « The Architectural Association » à Londres. Depuis, il a été régulièrement exposé dans différentes galeries et musées en Europe. Ses œuvres font partie de plusieurs collections publiques. La série « Wendy’s World » a été exposée du 7 septembre au 19 octobre 2007 à la Forster Gallery, à Londres.

par Beatrice Rossetto

Retrouvez Etienne Clément dans notre rubrique Portfolios.

Téléchargez cet article en PDF

Beatrice Rossetto : D’où vous est venue l’idée de ce travail?

Etienne Clément : Je viens de l’architecture, ma photo était essentiellement sur l’environnement bâti, mais j’ai eu la sensation après un certain temps de me répéter et j’avais le désir de passer à autre chose, notamment de raconter des histoires. C’est ça qui m’a poussé à chercher une voie plus personnelle, alors qu’en fait mon travail d’architecture était pour des galeries ou pour des professionnels ; maintenant le travail s’identifie à moi et il est distribué par les galeries, sans contrat avec qui que ce soit.

B. R. : Comment êtes-vous arrivé à la photographie, après votre formation à l’Ecole du Louvre ?

E. C. : Je n’ai jamais été vraiment académique, je suis plus concret. Je suis parti très rapidement à Londres, à 22 ans, et tout s’est fait là-bas.
Au début j’ai dû un peu me chercher. J’ai fait d’abord de la photo de théâtre, ce qui est marrant d’ailleurs, parce que ça rejoint ce que je fais maintenant.
En 1995 j’ai commencé à faire de la photographie d’architecture, mais pour des travaux personnels, notamment sur ce qui m’avait impressionné en arrivant à Londres au début des années 90 : ce côté glauque, noir et blanc, sinistre. Le travail était marqué aussi par une solitude assez importante, parce que je n’avais plus de famille là, tout était à refaire. Puis j’ai montré mes photos à des amis architectes, qui m’ont encouragé, parce que c’était un travail très différent de ce que la photographie d’architecture « commerciale » proposait. C’était une interprétation de l’architecture plutôt qu’une description. J’ai fait ça quelques années, et puis j’ai eu envie de passer à autre chose. Dans ce que je fais maintenant il y a un retour à l’enfance, vers le jeu qui m’attirait.

B. R. : Quelles sont les influences que vous considérez les plus importantes dans votre travail ?

E. C. : Martin Parr est certainement une source indirecte. J’aime beaucoup son travail, même si chez lui il y a un aspect plus ironique et le rapprochement se fait davantage par les couleurs. Ce que je fais avec les figurines c’est vraiment de la production de masse, c’est mal foutu, c’est grotesque, quand on agrandit c’est vraiment « cheap », et Parr aussi s’est intéressé un peu au « trash » (ce qu’on vend dans les stations balnéaires par exemple).
Mais mes références ne sont pas uniquement dans la photographie, je dirais même qu’elle sont davantage dans la peinture, notamment les primitifs et les classiques.

B. R. : Pourquoi avez-vous choisi la photographie et pas la peinture ou le dessin ?

E. C. : Je n’ai jamais été formé à ça, même si j’ai toujours envie de le faire. Toutefois, j’ai l’intention de l’inclure, c’est en effet déjà dans une partie de mon travail, dans « Toy Stories Two » et « Toy Stories Three » il y a une référence systématique à la peinture, un petit clin d’œil à des artistes que j’apprécie beaucoup. Je pense notamment à Ensor, au Greco, ou même à une culture plus contemporaine des années cinquante, à la cinématographie ou à la littérature.

B. R. : Comment créez-vous une image ?

E. C. : Je pars du fond. Notamment pour la série de « Wendy’s World », je crée d’abord le contexte, je crée toute une scène derrière et ensuite mon idée évolue au fur et à mesure que je crée. Ce n’est pas quelque chose d’arrêté. Tout est très libre. Il peut y avoir plusieurs variantes pour un thème ; parfois je peux utiliser un tel personnage pour un sujet précis et après l’utiliser pour un thème complètement différent parce que ça se prête plus au contexte que j’ai créé derrière.
Le point de départ pour le décor est une photographie. Après, dans certaines images, je rajoute des éléments. En ce qui concerne le choix du décor, il s’agit de choses qui m’attirent. C’est comme pour l’architecture : j’étais toujours attiré par le côté glauque, j’aime beaucoup le terrain vague, la ruine, la décrépitude. Je crois que c’est une histoire d’enfance, parce que, petit, ce terrain vague était idéal, on n’était pas supposé être là, on pouvait faire des rencontres intéressantes, il y avait ce côté voyeur, de voir ce qui reste, le papier peint, les traces ... Ça nourrissait mon imaginaire. Quand je rentrais, dans un univers plus cocon, je recréais cet univers. Même trente ans après, il y a la recherche de ce côté dérangeant et dangereux aussi.

B. R. : Parfois les décors s’adaptent très bien au personnage (« Thief » par exemple), d’autres fois l’association est surprenante (« Frying Tom »). Est-ce délibéré ?

E. C. : Je ne trouve pas que l’association cloche, parce qu’il y a aussi un travail de couleur. Je soigne le côté esthétique, même si on montre des personnages qui parfois sont grotesques, pas agréables à voir. Ce n’est pas pour tromper le spectateur, mais parfois le choix est dicté par l’association des couleurs, par le fait qu’elles marchent bien ensemble. Effectivement, quand on voit Tom, il se marie parfaitement avec les gris et en grand format il est totalement décalé par rapport à l’endroit où il se retrouve (il s’agit d’un squat à Berlin avant sa démolition). Il se réinvente lui-même, comme beaucoup de ces personnages, on a l’impression qu’il s’agit du grand retour d’une star. Ce que je montre c’est leur vie parallèle. Notamment dans « Toy Stories Three », il y a souvent un jeu de double vie.

B. R. : Les personnages sont à la fois des personnages historiques (Poutine, Staline) ou religieux (la Sainte Vierge, l’ange) et parfois des personnages de bandes dessinées ou de dessins animés. Comment les associez-vous ?

E. C. : Certaines associations sont voulues. Il m’arrive de les voir et d’avoir envie de les transformer. Si j’ai déjà choisi un cadre, si j’ai une histoire, je cherche un personnage qui va bien avec. Après je le customise, je le repeins, voilà le lien avec la peinture. Dans la première série, ils étaient bruts, mais maintenant je les repeins.

B. R. : Pourquoi dans votre dernière série avez-vous voulu introduire un personnage observateur et pourquoi Wendy ?

E. C. : Wendy est mon alter ego. C’est elle qui observe.
Elle crée le monde à sa manière, ça permet de présenter ma scène, il y a toujours ce personnage de dos qui présente la scène, toujours avec ce côté frais et un peu naïf, alors qu’en fait, ce n’est pas toujours très beau ce qu’elle montre.

B. R. : Quel est le rapport entre les différentes séries et comment imaginez-vous l’évolution de votre travail?

E. C. : J’ai commencé avec « Toy Stories One », il y a eu une exposition ensuite. Les autres ont eu également des expositions et je pense que la division se tient. Il y a une évolution aussi. Dans la première série j’avais un ou deux cadres, il y a un peu le côté répétition, qui se voit aussi dans la série « Toy Stories Two» et il y a le côté « graffiti » bien souvent avec un fond plat. Il n’y avait pas de retour ou très peu, avec toujours une porte. Alors que dans « Toy Stories Three » j’ai travaillé sur une série de salles de bains.
« Wendy’s World » c’est où je suis maintenant. Actuellement je travaille en combinant un fonds photographique, une maquette et une situation devant. Il y a toujours des personnages. Je travaille en macrophotographie, en très très petit. J’aime beaucoup le côté maquette.
La prochaine évolution sera l’introduction des « plans », je voudrais qu’on puisse voir à travers leur étagement.
 

+++

www.etienneclement.com
www.forstergallery.com
www.magda-gallery.com
 

© Etienne Clément, Blue Cowboy, Toy Stories One, 2005
 

© Etienne Clément, Staline,Toy Stories One, 2005
 

© Etienne Clément, Frying Tom, Toy Stories One, 2005
 

© Etienne Clément, Thief, Toy Stories One, 2005
 

© Etienne Clément, My Beach Business, Toy Stories Two, 2006
 

© Etienne Clément, The Fall of Santa Clara, Wendy’s World, 2007
 

Pour commenter cet article, remplissez le formulaire :
 
Votre nom

 
Votre email (ne sera pas publié)

 
Votre commentaire